Colloque des Treilles, 20-25 Octobre 2008« Complexité, hétérogénéité, évaluation dans mon activité professionnelle :comment tenir compte de ces réalités en physique, en biologie, dans les sciences humaines, dans la médicine biologique et clinique, dans le monde psychosocial et dans l’expression artistique »
Dans ce lieu des Treilles favorisant l’échange entre participants, Jean-Philippe Assal a créé un espace de partage pour permettre à des personnes d’horizons multiples de vivre et d’échanger leurs expériences professionnelles autour du thème de la complexité et de son évaluation.
En collaboration avec la Fondation de Recherche et Formation pour l’Enseignement des malades (Dr. J.Ph. Assal et B. Barabino) et la faculté de Médicine de l’Université de Lausanne (Dr. J. Ruiz), vingt-trois spécialistes issus d’appartenance très différente, physique théorique, éthique, sociologie, biologie, médecine, musique, théâtre, politique, pédagogie, art cinématographique, philosophie, peinture, histoire de l’art et la psychologie, ont partagé leurs points de vue sur l’hétérogénéité et la complexité qu’ils ont rencontré dans leurs trajectoires personnelles et professionnelles. La spécialisation et le cloisonnement des disciplines représentent des obstacles majeurs à la prise en compte de la complexité. La réduction et la simplification sont les réactions les plus communes face aux sentiments de frustration et d’incertitude qui habitent l’individu lors qu’il est confronté à une situation hétérogène et complexe. Ceci s’exprimetant au niveau relationnel, qu’au niveau pratique ou théorique.
Comment échapper au piège des besoins réductionnistes et simplificateurs ? Et comment faire face, accepter, accueillir et valoriser complexité et hétérogénéité dans sa propre pratique ?
Dans une première étape, chaque participant a évoqué ses attentes par rapport au colloque. L’ouverture et la collaboration entre les participants a permis de créer des liens entre disciplines qui sont apparues très différentes les unes des autres. La frustration ressentie dans les tentatives des uns et des autres à sortir de sa propre identité et à s’ouvrir à celle d’un autre spécialiste a généré par fois des tensions dans le groupe. Mais ces « frottements » ont favorisé le jaillissement d’une interdisciplinarité vécue à travers les différents parcours professionnels. Ils ont ainsi permis l’ouverture de nouveaux horizons.
A la suite de la présentation de son histoire personnelle, chacun a évoqué des questions qu’il aurait aimé discuter dans le groupe. Ces questions touchaient différentes dimensions telles que :
• Complexité : obstacle ou tremplin ? • Les déterminants de la complexité : hasard, cohérence, désir, sens ? • Points de rencontre entre complexité et unité • Les analogies entre activités diverses : ressemblance de forme ou processus commun ? • Comment concilier et gérer les oscillations entre science, spiritualité et existence ? • Comment évaluer l’utilité sociale de notre action ? • Comment gérer nos identités plurielles (entre différentes professions et rôles professionnels, dans l’hétérogénéité des relations) ? • Comment préserver la cohérence dans la complexité ?
Quatre aspects ont été ensuite travaillés en groupe à travers une démarche par discussion visualisée (le métaplan, une technique d’interaction qui permet de représenter et visualiser simultanément le contenu des discussions ainsi que leur synthèse).
1. EvaluationLe dénominateur commun des discussions a montré l’importance de l’évaluation formative qui doit tenir compte du processus de développement et d’adaptation dans chaque activité professionnelle. Communément tous ont souffert de modèles d’évaluation de type sanctionnel. Chaque participant a déclaré avoir eu à faire mainte fois à ce mode d’évaluation dans son parcours professionnel. 2. Complexité dans l’interaction entre professionnels de différentes disciplines
Le groupe a clairement montré l’importance de se sentir coresponsable des difficultés lors de collaborations avec un professionnel d’une spécialité différente. La première étape de cette collaboration devrait donc être un échange des points de vue afin de repérer des dénominateurs communs qui puissent enrichir et faire évoluer la discussion. L’écoute, la compréhension et la capacité de se mettre à la place de l’autre ont été décrits comme les piliers de cette démarche.
3. Complexité dans l’interaction entre professionnels de la même discipline
L’étape initiale est le dialogue et l’écoute mutuelle pour identifier l’objet de l’incompréhension (motifs et valeurs personnelles). L’intervention d’un médiateur apparaît important pour faciliter ce dialogue. Il est aussi important de trouver un lieu à l’écart pour permettre que l’échange se fasse en toute sérénité et sécurité.
4. Comment gérer la complexité dans sa propre profession
Comment accompagner une personne qui nous dit : « Ma profession est trop complexe…je vais faire autre chose…Que faire ? » ? Les participants - rappelons-nous de l’hétérogénéité de leur origine professionnelle - ont insisté sur l’importance de l’écoute active centrée sur les difficultés rencontrées dans la profession afin de permettre l’émergence d’hypothèses causales. Une étape importante consiste à l’identification et à la mise en valeur des aspects positifs et des sources de plaisir liées aux dimensions complexes de la profession. La complexité fait partie de toute activité professionnelle. Cette prise de conscience est nécessaire pour pouvoir en apprécier la dimension universelle et encourager la personne à affronter sa peur face à une telle complexité.
Finalement il s’agit d’aborder la complexité par l’écoute réflexive de l’autre, de soi-même aussi et de la relation. Cette démarche contribue à l’émergence d’une distanciation face aux situations complexes. Ce processus peut aider à percevoir de nouvelles voies et libérer la créativité de chacun.
Le partage des enjeux, des risques, des difficultés, des richesses et des questions liées à la complexité et à l’hétérogénéité de nos trajectoires respectives, nous a permis de nous identifier dans les vécus des autres et ainsi de révéler les analogies qui nous unissent. Il nous a donné ainsi les moyens d’accueillir la complexité et de transcender l’hétérogénéité qui souvent nous sépare. Le fait de partir de l’unicité des vécus personnels plutôt que des différences au niveau des paradigmes et des pratiques disciplinaires a permis la création d’un environnement d’écoute et respect de l’autre où les différences sont devenues une force et une richesse. « C'était comme si l'expérience de chacun, offerte à tous, s'enrichissait de celle des autres » a commenté l’un des participants. Dans notre colloque le partage des difficultés personnelles est devenu une méthodologie pour aborder nos questions de départ. La frustration a laissé la place à un sentiment d’appréciation de la complexité et de l’hétérogénéité : « Plus complexes nous sommes, plus hétérogènes nous devenons. Chacun de nous a pu transformer son « petit drame » (maladie, conflits, angoisses) en un potentiel de succès qui à son tour pouvait enrichir sa carrière professionnelle. En tant que soignants nos souffrances nous permettent de partager avec nos patients notre expérience. C’est ainsi que nous devenons partenaires de vie ».
Les cinq jours passés aux Treilles nous ont permis d’aborder positivement les différences entre identités professionnelles et de reconnaître les points communs qui nous lient. Le cadre naturel des Treilles a permis à chacun d’évoquer et de partager sans conflits ces différences dont trop souvent chacun d’entre nous se sentait prisonnier. Jean-Philippe Assal s’est plu à répéter maintes fois que les individus ou les groupes ne peuvent évoluer que si les uns et les autres n’ont pas à justifier ce qu’ils sont et ce qu’ils font. C’est ainsi que dans cette tranquillité ils peuvent évoluer et échanger des propos qui leur permettent d’améliorer leur identité professionnelle et de planifier de nouvelles interactions qui vont favoriser les échanges et l’interdisciplinarité.
ConclusionCe colloque avait pur but premier de prendre conscience de l’hétérogénéité et de la complexité d’une vingtaine d’activités professionnelles différentes. À la suite de l’interaction entre différents spécialistes, les discussions se sont centrées sur l’intérêt d’échanger ces différences afin d’en révéler les richesses potentielles. Ces dernières devraient être le gage de collaboration interdisciplinaire plus fructueuses. L’enrichissement à travers les différences peut devenir un important ferment de créativité. Hétérogénéité et complexité sont des thèmes à reprendre régulièrement dans des activités professionnelles différentes. Si cette dynamique d’analyse et d’échange ne se fait pas, il est presque certain qu’une équipe multi-disciplinaire ne pourra pas développer tout son potentiel professionnel et humain.
|